J'ai envie de vous parler de l'Ukraine
En novembre 1991, je conduisis en Ukraine une délégation de chefs d'entreprise du département d'Eure et Loir dans lequel je sévissais encore. Ils souhaitaient explorer la possibilité d'y développer des affaires une fois l'Ukraine indépendante.
Cela se passait 15 jours avant le référendum d'autodétermination. Nous fûmes accueillis par le patronat ukrainien à Kiev, deux ministres dont celui de la santé, le département d'Eure et Loir comptant une industrie pharmaceutique solide.
Le samedi, on nous emmena à l'Opéra voir une superbe représentation du Prince Igor de Borodine.
J'avais manifesté le souhait d'assister à l'office du dimanche à la cathédrale Sainte Sophie. Nos hôtes en étaient manifestement heureux. On nous accompagna, nous étions du côté droit de la tribune, surplombant la cathédrale bondée de croyants participant avec ferveur à un rituel magnifique.
Le choeur à notre gauche, comme à toucher. En son sein des membres qui, la veille au soir, chantaient à l'opéra les Danses Polovstiennes.
C'était fascinant et je me disais, quel peuple !
Puis on nous fit visiter des usines, souvent délabrées dont la production était généralement limitée à une partie d'un tout, conséquence funeste de la division géographique du travail voulue par Staline. Il ne fallait pas qu'une des républiques soviétiques fut autosuffisante en quelque manière, de sorte qu'une commode dépendait de l'approvisionnement de plusieurs républiques: à l'une les pieds à l'autre les tiroirs etc.
Je me rappelle une usine de produits chimiques qui fabriquait aussi des shampoings . Nous regardions discrètement vers le toit pour éviter les gouttes qui tombaient depuis des tuyaux vétustes.
Nos interlocuteurs étaient sympathique, intelligents, souvent brillants. Ils attendaient la libération pour sortir d'un système absurde.
Et puis, nous fûmes autorisés à aller dans l'Oblast d'Ivano-Frankivsk, à l'ouest du pays. C'était à l'époque une région militarisée interdite aux étrangers. Nous étions sous une bonne mais souriante garde. On sentait bien que les choses changeaient.
L'atmosphère était joyeuse. Dans la rue, les hommes venaient nous serrer les mains avec effusion, les femmes nous embrasser. Nous étions les annonceurs innocents de la liberté.
Comme tous les membres de la délégation, j'étais terriblement ému.
Évidemment depuis, je suis ce pays magnifique.
Le 1er décembre 1991, les ukrainiens votèrent donc, en masse. Le taux de participation s'éleva à 84%. Ils avaient à répondre à la question suivante:
"Êtes-vous favorable à la déclaration d'indépendance de l'Ukraine ?"
OUI: 92,26%
Que vota la Crimée aujourd'hui occupée ?
OUI à 56%.
Onze mois auparavant, en janvier 1991, le gouvernorat de Crimée avait organisé un référendum. La question posée aux électeurs était :
"Êtes-vous favorable au rétablissement de la République socialiste autonome de Crimée comme sujet de l'URSS ?"
Le score fut tout aussi massif:
OUI: 94,30% avec un taux de participation de 92%.
On imagine que ces résultats étaient sujets à caution. Cependant le croisement des deux scrutins dans cette singulière Crimée, dont la population russophone représentait à l'époque 67% de la population totale, montrait clairement qu'il y avait là un sujet.
L'Ukraine en a d'ailleurs toujours été un pour la Russie. Bien avant Catherine II. Puis avec elle sérieusement. Puis incessamment jusqu'à Staline qui a affamé sa population entrainant la mort de plus de 5 millions de personnes.
On comprend pourquoi les ukrainiens ont accueillis les allemands en libérateurs. Prétexte saisi par Poutine justifiant son "opération spéciale" par sa volonté de dénazifier l'Ukraine. Un peu comme si Al Capone avait voulu éliminer le crime organisé.
La vérité est que pour la Russie, l'Ukraine n'existe pas. L'Ukraine c'est la Petite Russie, nom que Tchaikovsky a d'ailleurs donné à sa 2ème symphonie.
Richard Moore, ancien chef des Services secrets britanniques cité dans Le Monde par Alain Frachon a dit:
"Il y a deux Poutine. Le premier est réaliste, froid, brutal, c'est le Poutine qui marchande. Mais il y en a un autre, un idéologue qui, au fond de lui même est convaincu que l'Ukraine n'a pas le droit d'exister."
Alors je vais vous dire mon sentiment .
- En signant avec l'Ukraine, courant février 2014 un accord cadre, dit de Partenariat pour la paix, annonciateur d'une adhésion , et donc d'une possible installation de ses armes à la frontière russe, l'OTAN et ses membres ont donné un prétexte à Poutine.
- Peu de jours après, le 28 février 2014, il l'a saisi en envahissant la Crimée.
- Le lendemain des accords de Minsk du 12 février 2015, j'avais écrit à un ami "Poutine ne s'arrêtera pas là car il sait, comme Hitler, que les démocraties sont faibles".
On sait ce qu'il est advenu.
Comme celle de Trump en Iran, l'opération devait aller vite. On voit bien qu'il est embourbé.
Mais à la différence de Trump, qui faible et inconstant signera sans doute un mauvais accord avec l'Iran , Poutine ne cédera pas.
Son peuple est asservi et le FSB le surveille chaque jour davantage.
Poutine a des réserves de chair à canon, à laquelle s'ajoute celle que lui fournit la Corée du Nord et celle enfin (?) qu'il achète en Afrique.
Ils partent se faire tuer et n'ont le droit que de se taire, car comme l'a écrit Laurent Mauvignier dans La maison vide, "on ne demande pas son avis à la chair à canon".
Il sait au surplus que Trump se moque de l'Ukraine , et voit bien la division de l'Europe.
Voyez-vous je suis consterné car en 2014, on devait savoir ce qu'était Poutine
Il y avait eu la Tchétchénie en 1994, puis la Géorgie en 2008. Ce n'était pas si loin tout de même !
On savait que ce type n'est pas un poète, et on aurait dû savoir ce qu'il y avait dans le cerveau de ce monstre brutal.
D'ailleurs, on le savait sans doute. Mais voilà, la suffisance. Toujours la suffisance.
Aujourd'hui, le peuple ukrainien et son armée résistent avec un courage et une sophistication des armes employées sidérants.
Dans Les disparus de Mendelshon, en lisant cette phrase:
"Et puis elle a eu une pneumonie, et puis elle allait mieux et puis elle est morte", j'avais pensé à l'Ukraine.
L'Union européenne, après la défaite de "mon ami Orbán" - je cite Marine Le Pen- , va enfin pouvoir débloquer l'aide de 90 milliards que le dit ami empêchait.
Il y a de l'espoir, le pire n'est pas certain.